Elle arrive dans cette Ville avec un trou dans la bouche.
A chaque fois qu’elle doit quitter un endroit, ca lui fait un trou dans la bouche.
Et à chaque fois, elle passe beaucoup, beaucoup de temps à le combler.
Cette fois-ci, le temps semble plus long, et tout ce qu’elle met dans le trou tombe.
Rien ici n’arrive à le combler.
Avide, elle se met à faire : manger, lire, sortir, écrire, travailler, élever les enfants, faire du sport, les courses, l’agenda et le pain. Elle grave dans sa chair des listes de choses à faire qui ne devront rien laisser advenir. Attendre ne comble pas.
Le devoir est impossible à accomplir, comme la faim est impossible à rassasier.
Entre toutes les choses de la liste : « se faire une amie dans cette ville »
Elle rencontre une artiste elle n’a pas l’air trouée : elle crée.
Rien que de la fréquenter, ça lui en bouche un coin. Elle veut devenir son amie alors, elle achète une œuvre, l’invite à dîner, lui fait à manger, encore à manger, lui prête un-deux-trois livres… Et l’artiste tombe dans le trou.
De ce petit festin, il reste l’œuvre, un dessin, et toujours le trou.
Le dessin est dans le salon.
Il est noir et blanc. Il est noir. Elle le contemple. Il lui reste étranger. Plus tard, elle le ne veut plus le voir, il l’angoisse. Ils sont repoussants ces deux monstres difformes avec un trou à la place de la bouche et leurs trois jambes comme des pousses qui les maintiennent en déséquilibre.
Ils font penser à des enfants monstrueux qui n’ont pas connu le miracle de la résilience.
Ils arrivent directement de chez Kate Kolwitz.
Ils ont l’air affamés et ça lui rappelle sa faim.
Maintenant, ils sont trois dans la maison à avoir un trou dans la bouche.
Le téléphone sonne.
C’est l’artiste : « j’aimerais bien que tu écrives un texte sur mon travail »
Elle s’assoit de nouveau devant le dessin. Depuis le temps, les étrangers sont devenus un peu plus familiers, mais elle les craint toujours.
Donc, ils se retrouvent tous les trois, à se regarder, se contempler les entrailles, les deux du salon et elle. Désert.
Elle décide de rendre visite à leurs frères et sœurs, dans l’atelier de l’artiste. Forêt.
Ils sont très nombreux, « tous avec des trous », pense-t-elle
Ils lui sont familiers et étrangers tout à la fois, et lui rappellent cette impression que lui procuraient « les adultes», quand elle était enfant. Ces étrangers qui prodiguaient la séparation, très proches et pourtant si lointains.
Elle regarde avec cette même curiosité les dessins, les photos, les sculptures. Et doucement,
dans l’atelier, au fond du fauteuil,
en buvant un café dans la forêt,
elle laisse revenir le souvenir des adultes qu’elle n’a pas digérés. Ils reviennent de loin et sortent du trou.
Ils se confondent avec les personnages qui peuplent l’atelier, et surgissent en procession, organisent un défilé de « grandes personnes » qui viennent célébrer. Elle ne sait pas quoi.
D’abord, ce ne sont pas eux qui reviennent, ce sont elles, les mères.
Elles l’envahissent, la voie est libre.
Elles sont petites, toutes petites, de toutes les couleurs.
Puis elles grandissent, deviennent plus grandes qu’elle. Blanches, elles se sont parées pour l’événement. Elle peut devenir à son tour toute petite entre « leur jambe ». Elle peut les faire danser comme sur des roulettes. Elle redevient anecdotique, avide de leurs histoires et les suppliant de lui raconter la sienne. La mémoire l’envahit.
La jeune fille, la mariée et sa mère sont les premières qui se souviennent d’elle.
« Henriette, la jeune fille
Petite maison noyée dans la nature, qui a abrité tous mes étés d’enfant.
Elle est habitée par Henriette.
48 kilos, jeune fiancée, gaie et chantante, elle parcourt la maison. Elle a la légèreté des jeunes filles qui remplissent leur devoir sans demander plus que ce qu’on leur offre.
Pas de mur entre le jour et la nuit, la pendule est toujours à l’heure. Tout est à sa place, pas un grain de poussière sur les meubles. Les rideaux sont clairs et repassés. Le soleil aime rentrer sa maison. Parce qu’elle chante. Elle chante du matin au soir. Les airs des plus grands opéras comme les chansons populaires dont elle a gardé précieusement les partitions qu’elle avait récupérées sur les marchés, distribuées par les saltimbanques.
Elle est si jeune qu’elle est encore gourmande comme un enfant. Elle achète toujours un petit gâteau chez le boulanger ambulant. Elle raconte comment petite, elle volait du chocolat dans le placard, en y oubliant le papier d’emballage.
Elle joue avec les enfants pour gagner. Au nain jaune ou au poker, chacun avec son argent de poche.
Elle a la force de ceux qui se sont toujours sentis aimés, les non-coupables.
Elle n’a pas besoin de partir. Elle s’assoit dehors, en fin d’après-midi, sur sa chaise et elle scrute avec petits yeux marron les hirondelles et les chauves-souris, avec curiosité, toujours la même.
Elle est petite fille, fiancée, jeune maman. Elle est gaie, elle est destinée à servir les hommes et avant tous son mari. Mais chance, il n’est pas là. Prisonnier de guerre.
Alors, elle existe sans homme.
Elle est définitivement une jeune fille. Blanche et gaie, patiente et curieuse de chacun qui vient avec ses aventures, son lointain et son étrangeté.
Son corps vieux de tant d’années, énorme et difforme à cause des maladies et du temps qui passe devient pour les enfants un nid. Dans son lit, on peut s’allonger contre elle. Elle est grosse, molle et confortable.
On se blottit entre elle et le bord, juste la place pour se réchauffer, à l’abri des regards et des exigences. Elle est vieille mais ca sent bon.
A peine entachée de tous les travers qu’apportent la vie sociale et conjugale, dont nous faisons fi, nous, petits, elle reste définitivement la jeune fille de 48 kilos, qui, le jour où elle a acheté son premier chapeau cloche, a été effrayée par la taille de son nez dans le reflet de la vitre du métro.
Effrayée par son reflet. Obèse. Restent quelques vestiges de son corps juvénile, ses chevilles fines, ses mains fines, son regard quand elle observe les hirondelles et les chauves-souris, ses chansons, et la pendule toujours à l’heure.
Raillette, la mariée
Avare, mesquine, pas jardinière pour deux sous, creveuse de chats, creveuse d’hommes et de femmes, méchamment urbaine, Raillette, petite.
Tu les as fait chier jusqu’au bout. « Connasse », disait le voisin.
Moquée, méchante, mauvaise, rien qui regarde le puits de sa fenêtre.
Tu veux pas payer, vieille carne
Tu veux pas lâcher. Tu ressembles au bout de nerf qui reste dans l’assiette.
Ma Raillette, petite
Mais qu’est ce que j’ai pu apprendre au long de ces après-midi passés entre ces quatre murs moisis, qui sentaient l’humide, sur ce « relax » vert olive passé, dans lequel ce gros mou sale fainéant de Nounours, ton mari, faisait la sieste ?
J’ai trouvé quelqu’un qui m’a écoutée, regardée, qui ne m’a pas obligée à ressembler au modèle familial.
Jamais sénile, jamais sénile même quand il était trop tard, les réflexes de l’indépendance, malgré les tâches de l’âge sur la robe, malgré le noir raté sur les yeux, malgré le dentier resté au fond du verre.
Dissidente, tu m’as donné le goût de l’indépendance.
Toujours défendu les femmes, en mettant en valeur la difficulté, sans jamais briser celles qui m’entouraient, tu parlais de leur force que tu n’avais soit disant pas, toi, la mariée sans enfants. Tu m’as parlé des autres, celles qui en avaient, les autres que tu regardais curieusement, avidement, pauvre vieille.
Tu savais mettre des mots sur mes troubles muets.
La bourgeoise bordelaise, la mère
Elle sort sur le pas de la porte. La vieille bourgeoise bordelaise. Elle habite une demeure cossue, héritage familial, dans laquelle elle vit seule, aujourd’hui.
Petite fille, sa famille possédait deux-trois-quatre maisons mitoyennes. Le dimanche, vêtue de blanc, elle allait à la messe en courant derrière ses sœurs. Dans son petit sac brodé, qu’elle tenait en bandoulière, elle emmenait une pièce pour la quête.
Elle sort sur le pas de la porte avec quelques brins d’herbe dans la main droite, qu’elle me tend dans un sourire.
« ca vous intéresse ? Je dois aller à la messe. Donnez moi une pièce et dites moi où est l’église. On est dimanche »
Je la regarde.
Ses longs cheveux blancs sont ornés de petits rubans de toutes les couleurs. Combien de temps pour les nouer les uns après les autres ?
Habillée de haut en bas : chemisier, tricot, broche, culotte, bas, porte-jarretelles et ballerines. Tout est impeccable. Elle a juste oublié de mettre sa jupe. Elle ne s’en rend pas compte. Je reste là, devant cette vieille bourgeoise, en culotte et en porte-jarretelles. »
Dans la Ville, plus tard,
quand elle sort de l’atelier de l’artiste, elle regarde une dernière fois les monstres : dessins, sculptures, photos. Elle leur sourit, les connaît soudain depuis si longtemps.
S.Wozny – juin 2011
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