Un jour

Un jour sur sa béquille, allait je ne sais où, un héros non identifié, emmanché d’un long cou…  Peut-être Don Quichotte et Sancho Panza amalgamés en un seul être, haut et rond à la fois… Et qui ne serait plus « de la » mais « sur un » manche, et donc handicapé, sur un chariot roulant… Un humain de la tribu des drôles d’oiseaux !  Comme cette autre plus loin, qui a le ventre ouvert avec des oeufs dedans… Ou ce grand échassier, boudiné dans des rayures… Ou bien cet échalas bariolé comme un épouvantail…

Prisonniers de la table noire, les plus petits, les oisillons, piaillent pour la becquée, crient, manifestent, se révoltent… Ils sont le peuple intemporel des damnés de la terre, qui traverse l’Histoire, exaspérés, avec les yeux creusés. Ils sont la marche vociférante des affamés, des affligés, des opprimés, des bafoués, des humiliés, des torturés, des persécutés, de ceux qui crèvent la gueule ouverte, de ceux qui sont d’en-bas, et qui veulent exister.

A moins qu’ils ne figurent, avec leurs faces affreuses, le cortège de tous ceux qui subissent les affres de l’angoisse et des peurs, du désespoir et des tourments, de la détresse et de l’effroi… Le martyr d’être humain.

Une vierge à l’enfant partage leur douleur. Elle est à leur image. Pauvres corps de chiffons entortillés sur un bâton, et têtes déformées, colorées d’émotion… C’est Marie, mère étymologique de toutes les marionnettes, et notamment de celles qui sont fixées sur un bout de bois, et qu’on appelle les marottes !

Elles sont toute une armée, bien décidées à ne plus se laisser manipuler et à changer demain. Elles suivent une idée fixe, une passion, une chimère : elles veulent refaire le monde !Elles en rêvent haut et fort, et s’épuisent aux combats. Car leur sens de l’absolu hypertrophié les rend monstrueuses aux yeux des honnêtes gens (qui sont cruels parfois…), et les amène aussi à se taper la tête contre les murs de leurs propres limites (ce qui peut rendre fou…).

Devenir adulte en restant un drôle d’oiseau est extrêmement périlleux ; beaucoup doivent abjurer, et renoncer à rejoindre la communauté verticale de ceux qui, ayant survécu, sont devenus si grands que, pour les regarder, on doit lever la tête !

Perchés sur leurs grands mâts, ils existent chacun, dignes et silencieux, immobiles et sereins, autonomes et droits. Ils habitent l’espace de toute leur élégance, malgré leurs membres manquants, leurs organes déplacés, leurs chairs rafistolées, et leur difformité globale. Ils arrivent de loin, du désordre et des tumultes. Ils se sont extirpés de la noirceur. Ils en portent les stigmates, mais du chaos dont ils sont issus, le tissu les a sauvés.

Miracle d’une enveloppe protectrice et interstitielle, dont les fibres se régénèrent, se recousent, se renouent, dont les cellules se raccommodent, et qui finalement cicatrise ! Bribe de génie dans le bordel des malfaçons qu’est tout le reste de la condition humaine ! Signe que tout n’est pas foutu, puisque que le vivant est fort pour lutter contre le pire ! Espoir de découvrir un jour ce qui réparerait l’absurdité des choses !… Un doudou auquel se raccrocher, en se laissant imaginer que ce qui, soi-disant, n’existe pas, existe peut-être…

Leurs bras sont rares, mais ils se sentent pousser des ailes… Ils n’ont toujours qu’une unique jambe de bois comme bâton de pèlerin, mais maintenant ils ont un pied… C’est un char coloré prêt à rouler vers de nouveaux assauts… C’est un jouet d’enfant, un socle dérisoire… Pourtant ils tiennent debout… Ils défient l’équilibre, car ce n’est qu’à ce prix que l’on peut faire des pas, sur cette base qui leur rappelle qu’il faut croire aux belles histoires…   Comme à celle de la Noce, qu’ils célèbrent aujourd’hui, et à celles qui suivront : d’argent, d’or, ou de diamant… qui racontent que l’amour est plus fort que le temps !

Pour la cérémonie, ils portent leurs plus beaux habits, en hommage à leurs tissus, capables de renaissance. La mariée est en blanc, et le curé est là… Et ainsi étoffés, remplumés, ils prennent la pose… Comme chez les honnêtes gens !… Sauf que ce sont des photographies de leurs âmes qu’ils capturent. Leurs albums de souvenirs en sont pleins, ainsi que de dessins, où ils se représentent inconsolables et furieux.

Ils sont l’Humanité, debout sur un îlot de terre, perdue dans le noir infini de l’espace, qui crie au vide sidéral son horrible solitude. Ils sont les créatures figées dans la terreur d’appartenir à un univers rempli de naines, de géantes et de trous noirs, qui peut leur tomber sur la tête, ou bien les engloutir. Ils injurient leur sort, maudissent leur état, et repoussent les murs de leur enfer, les parois de leurs cavernes, en y inscrivant l’art. Ils sont des créatures qui, prenant les choses en main, transcendent leur nature et deviennent créateurs.

Christine Lefèvre-Bernard

 

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